Margaret Garner, la femme qui préféra tuer sa fille plutôt que la voir retourner en esclavage
En janvier 1856, Margaret Garner s’échappe du Kentucky avec sa famille et traverse l’Ohio gelé. Lorsque les hommes venus la reprendre encerclent son refuge, elle tue sa fille Mary et tente de tuer ses autres enfants pour leur éviter un retour en esclavage. Son histoire inspirera plus tard Beloved de Toni Morrison.
En janvier 1856, Margaret Garner traverse l’Ohio gelé avec son mari, leurs quatre enfants et plusieurs membres de leur famille. Derrière eux, le Kentucky esclavagiste. Devant eux, Cincinnati et un État où l’esclavage est interdit. Mais six ans après l’adoption du Fugitive Slave Act, franchir la frontière ne suffit plus pour être libre. Lorsque les hommes venus les reprendre encerclent leur refuge, Margaret prend une décision qui bouleverse l’Amérique : plutôt que de voir ses enfants ramenés en esclavage, elle tente de les tuer. Une seule, sa petite fille Mary, meurt. L’affaire devient alors une question vertigineuse : aux yeux de la loi américaine, Margaret Garner est-elle une mère susceptible d’être jugée pour meurtre ou une propriété qu’il faut restituer à son propriétaire ?
Il existe une image devenue presque indissociable de cette histoire. Une femme noire se tient dans une pièce, entourée d’enfants étendus au sol, tandis que plusieurs hommes blancs semblent découvrir la scène. La gravure porte un titre emprunté à la mythologie grecque : The Modern Medea – The Story of Margaret Garner.

Elle paraît dans Harper’s Weekly le 18 mai 1867, onze ans après les faits, d’après une peinture de Thomas Satterwhite Noble. La Library of Congress la conserve aujourd’hui et sa notice décrit Margaret Garner comme une femme ayant fui le Kentucky vers l’Ohio avec ses quatre enfants, « deux » d’entre eux ayant été tués. Pourtant, les recherches historiques modernes et plusieurs sources contemporaines établissent qu’un seul enfant, Mary, est mort lors de la tentative de capture ; deux autres furent blessés et le bébé également malmené. Derrière cette image se cache une histoire encore plus terrible.
Une famille à quelques kilomètres de la liberté
Margaret Garner naît en esclavage dans le comté de Boone, au Kentucky, au début des années 1830. Elle appartient à Archibald K. Gaines et vit dans la région de Richwood, non loin de Cincinnati. De l’autre côté de l’Ohio se trouve justement l’État de l’Ohio, où l’esclavage est interdit. Quelques kilomètres seulement peuvent donc séparer juridiquement deux mondes radicalement différents. Mais la proximité de la frontière ne rend pas la fuite simple.
Margaret est une jeune femme, mère de quatre enfants et enceinte d’un cinquième au moment des événements. Son mari, généralement désigné dans les sources ultérieures sous le nom de Robert Garner, ainsi que les parents de celui-ci vivent également en esclavage sur une propriété voisine. Les documents anciens utilisent parfois pour Robert les noms Simon ou Simon Jr., ce qui explique certaines divergences dans les récits historiques. L’historienne Nikki M. Taylor, auteure de l’une des études les plus importantes consacrées à Garner, souligne à quel point une évasion avec quatre jeunes enfants et des parents âgés constituait une entreprise extraordinairement risquée.
Taylor pose également une autre question beaucoup plus sombre : Margaret a-t-elle subi des violences sexuelles de la part de son propriétaire ? L’historienne examine notamment la possibilité qu’Archibald Gaines ait été le père de ses deux filles, Mary et Cilla. Les archives ne permettent pas de l’établir avec certitude. Il faut donc le présenter comme une hypothèse historique et non comme un fait démontré. Mais la question rappelle une réalité fondamentale de l’esclavage américain : une femme esclavisée ne disposait pratiquement d’aucun moyen juridique pour se protéger des violences sexuelles exercées par un propriétaire.
27 janvier 1856 : la fuite
Dans la soirée du 27 janvier 1856, les Garner mettent leur plan à exécution. Margaret, son mari, leurs quatre enfants et les parents de Robert quittent les plantations du nord du Kentucky. Neuf autres esclavisés provenant des environs se joignent également à la fuite, portant le groupe initial à dix-sept personnes selon plusieurs sources. Un traîneau et des chevaux sont utilisés pour atteindre l’Ohio. L’hiver leur offre une occasion exceptionnelle : le fleuve est gelé.
La famille traverse la glace et atteint Cincinnati au matin. Après la traversée, le groupe se disperse afin de diminuer les risques d’être découvert. Les neuf autres fugitifs auraient réussi à poursuivre leur route clandestinement. Les huit membres de la famille Garner cherchent refuge chez un parent noir libre, Elijah Kite, dans les environs de Mill Creek. Celui-ci sollicite l’aide du célèbre abolitionniste Levi Coffin, acteur majeur de l’Underground Railroad. Ils sont désormais dans l’Ohio. Mais ils ne sont pas libres.
L’Ohio est libre, mais les Garner peuvent toujours être capturés

Six années auparavant, le Congrès américain a adopté le Fugitive Slave Act de 1850. Cette loi change radicalement la situation des personnes ayant fui l’esclavage. Les autorités fédérales et locales des États libres doivent participer à leur arrestation et à leur restitution. Aider volontairement un fugitif peut conduire à une amende ou à une peine d’emprisonnement. Le système fédéral permet ainsi au droit esclavagiste de poursuivre une personne au-delà des frontières de l’État qu’elle a fui.
Plus grave encore, la personne arrêtée ne peut pas témoigner en sa propre faveur lors de la procédure prévue par la loi. Le texte du Fugitive Slave Act prévoit également qu’un commissaire fédéral reçoive dix dollars lorsqu’il délivre le certificat permettant le retour du fugitif et cinq dollars lorsque les éléments présentés ne suffisent pas à autoriser cette restitution.
Pour Margaret Garner, cela signifie une chose particulièrement brutale : elle vient de traverser physiquement la frontière entre un État esclavagiste et un État libre, mais la loi fédérale permet aux hommes qui la considèrent comme leur propriété de venir la reprendre. Archibald Gaines retrouve sa trace. Des mandats sont obtenus. Des marshals américains et leurs auxiliaires se dirigent vers la maison où la famille s’est réfugiée.
« Plutôt morte qu’esclave »
Le 28 janvier, les hommes encerclent la maison. Robert Garner tente de résister. À l’intérieur, Margaret comprend que la fuite est probablement terminée. C’est alors qu’elle prend un couteau. Elle tranche la gorge de sa petite fille Mary, âgée d’environ deux ans. Elle tente également de tuer ses autres enfants. Lorsque les hommes pénètrent dans la pièce, Mary est mourante. Deux garçons portent des blessures et le plus jeune enfant présente également des traces de violence. Mary meurt peu après. Le geste est terrible. Il serait également réducteur de chercher à l’adoucir. Margaret Garner a tué son enfant.
Mais pour comprendre historiquement cet acte, il faut prendre au sérieux la raison qu’elle donne elle-même et le monde dans lequel elle vit. Les témoignages contemporains rapportent qu’elle préférait voir ses enfants morts plutôt que de les regarder retourner à l’esclavage. Tuer ses enfants plutôt que de les abandonner à une existence en servitude.
Le geste de Garner pose alors une question presque impossible. Que faut-il avoir vécu pour considérer la mort de son propre enfant comme préférable à son retour en esclavage ? C’est cette question, plus que le fait divers lui-même, qui va bouleverser une partie de l’opinion américaine.
Margaret Garner était-elle une personne ou une propriété ?
L’affaire prend immédiatement une dimension juridique exceptionnelle. Car deux lois entrent en collision. L’État de l’Ohio peut poursuivre Margaret Garner pour le meurtre de Mary. Mais Archibald Gaines réclame Margaret et les autres fugitifs comme sa propriété au titre du Fugitive Slave Act.
Les défenseurs de Garner voient rapidement le paradoxe. Être poursuivie pour meurtre en Ohio reviendrait au moins à faire reconnaître Margaret comme une personne juridiquement responsable de ses actes. Être renvoyée au Kentucky en application du Fugitive Slave Act revient au contraire à traiter prioritairement l’affaire comme une question de propriété. Margaret elle-même aurait préféré rester en Ohio pour y affronter une accusation de meurtre, quitte à risquer la peine capitale, plutôt que d’être remise en esclavage.
Le conflit juridique devient ainsi une démonstration presque absurde du fonctionnement de l’institution esclavagiste : une même femme peut être suffisamment humaine pour être accusée d’avoir tué son enfant et simultanément suffisamment « propriété » pour que son propriétaire exige sa restitution.
L’un des plus importants procès d’esclaves fugitifs de son époque
L’audience fédérale dure plusieurs semaines. Elle devient l’une des plus longues procédures relatives à un fugitif de cette période. Les abolitionnistes suivent l’affaire avec attention et la presse en rend compte dans tout le pays.
Les avocats de Margaret cherchent à empêcher son retour au Kentucky. John Jolliffe, qui participe à sa défense, tente notamment d’utiliser le droit de l’Ohio pour faire prévaloir l’accusation de meurtre. Sans succès. L’autorité fédérale applique le Fugitive Slave Act.
Margaret et sa famille doivent être rendues aux personnes qui les revendiquent comme leur propriété. La décision produit une image glaçante de la hiérarchie juridique américaine de 1856. Aux yeux du système fédéral, le droit d’un propriétaire à récupérer une femme et ses enfants réduits en esclavage peut primer sur la volonté de l’Ohio de poursuivre cette même femme pour la mort de son enfant. L’affaire survient cinq ans avant la guerre de Sécession et un an avant la décision Dred Scott v. Sandford. Elle illustre l’une des contradictions qui sont en train de rendre le compromis entre États esclavagistes et États libres de plus en plus impossible.
Même après le procès, l’Ohio tente de la récupérer
Les autorités de l’Ohio obtiennent ensuite un mandat concernant la mort de Mary. Mais Margaret n’est plus sous leur contrôle. Son propriétaire la déplace d’un endroit à l’autre au Kentucky et finit par envoyer la famille vers le Sud. Les autorités chargées de la récupérer arrivent trop tard à plusieurs reprises. Lorsque les poursuivants atteignent Louisville, les Garner ont déjà été placés à bord d’un bateau descendant le fleuve. L’histoire connaît alors un nouvel épisode tragique.
Le vapeur Henry Lewis, sur lequel ils sont transportés, entre en collision avec un autre bateau et sombre en mars 1856. Le bébé de Margaret, Cilla ou Priscilla selon les sources, meurt noyé.
Les récits contemporains divergent sur les circonstances précises : certains affirment que Margaret et l’enfant furent projetées dans l’eau ; d’autres qu’elle sauta elle-même. Les archives ne permettent pas de déterminer avec certitude ce qui s’est produit, et certains récits abolitionnistes de l’époque ont eux-mêmes donné des versions contradictoires.
Mary n’est donc pas le seul enfant que Margaret perd cette année-là. Mais Cilla ne fut pas tuée dans la maison de Cincinnati, contrairement à ce que pourrait laisser penser la légende de certaines reproductions de The Modern Medea.
Disparue dans l’esclavage
Après cela, Margaret disparaît presque entièrement des archives publiques. Elle et Robert passent notamment par La Nouvelle-Orléans. Selon le témoignage donné bien plus tard par Robert Garner, ils sont finalement vendus en 1857 à Dewitt Clinton Bonham et envoyés travailler au Mississippi. Margaret n’assistera pas à l’abolition de l’esclavage. Elle meurt en 1858, toujours esclavisée, vraisemblablement de la fièvre typhoïde. Elle n’a guère plus de 24 ans. Robert survit.
Après la guerre de Sécession, il est retrouvé par un journaliste du Cincinnati Chronicle. L’entretien publié en 1870 constitue une source essentielle sur les dernières années de Margaret. Selon Robert, peu avant sa mort, elle continuait à penser à la liberté. Elle ne l’avait jamais obtenue.
Pourquoi l’a-t-on appelée « la Médée moderne » ?

En 1867, quatre ans après la Proclamation d’émancipation et deux ans après l’abolition constitutionnelle de l’esclavage aux États-Unis, le peintre Thomas Satterwhite Noble revient sur l’histoire. Son œuvre reçoit le titre The Modern Medea. La référence est lourde.
Dans la mythologie grecque, Médée tue ses propres enfants pour se venger de Jason. En rapprochant Garner de Médée, le titre inscrit son histoire dans l’archétype de la mère infanticide. Mais la comparaison possède une limite fondamentale. Médée tue pour se venger. Margaret Garner explique qu’elle veut empêcher ses enfants d’être repris par l’esclavage. La différence change tout.
La gravure tirée du tableau est publiée le 18 mai 1867 dans Harper’s Weekly. La Library of Congress conserve aujourd’hui un exemplaire de cette gravure sur bois et indique qu’aucune restriction connue ne pèse sur sa publication. L’image devient progressivement une représentation iconique de Garner.Mais elle transforme aussi son histoire.
Deux corps d’enfants semblent notamment apparaître au sol, ce qui contribue probablement à la confusion encore présente dans certaines descriptions. Or les sources historiques les plus solides indiquent clairement que Mary fut la seule enfant tuée pendant l’assaut de Cincinnati.
De Margaret Garner à Beloved

Plus d’un siècle plus tard, l’histoire arrive entre les mains de Toni Morrison. Elle devient l’une des sources historiques essentielles de son roman Beloved, publié en 1987. Morrison ne rédige pas une biographie de Garner. Elle transforme librement l’événement : son personnage de Sethe est une création littéraire et l’intrigue du roman ne reproduit pas exactement la vie de Margaret. Mais le point de départ est reconnaissable. Une femme qui s’est libérée de l’esclavage. Des hommes viennent la reprendre. Et cette mère estime que la mort de ses enfants est préférable au retour dans le monde dont elle vient de s’échapper.
Beloved trouve son inspiration dans l’histoire tragique de Margaret Garner. Le roman recevra le prix Pulitzer de la fiction en 1988 et contribuera considérablement à faire connaître cette histoire au-delà des spécialistes de l’esclavage américain.
Le crime de Margaret Garner ne peut être séparé du crime de l’esclavage
Il serait facile de transformer Margaret Garner en héroïne sans contradictions. Ce serait manquer l’essentiel. Son histoire est insoutenable précisément parce qu’elle ne permet pas de réponse confortable. Un enfant a été tué par sa mère. Mais cette mère était elle-même maintenue par la loi dans une situation où ni son corps ni celui de ses enfants ne lui appartenaient juridiquement. Ses enfants pouvaient être vendus. Sa famille pouvait être séparée. Elle pouvait être capturée dans un État libre et ramenée de force à celui qui affirmait la posséder.
L’esclavage ne se contentait pas d’exploiter le travail. Il s’attaquait aux liens familiaux eux-mêmes. Il transformait la maternité en une situation où une femme pouvait mettre un enfant au monde sans disposer du droit de décider où cet enfant vivrait, avec qui il grandirait ou s’il lui serait un jour arraché. C’est dans ce monde qu’il faut replacer le geste de Margaret Garner. Non pour l’effacer. Non pour prétendre qu’il cesse d’être terrible. Mais pour comprendre ce que son histoire révélait déjà en 1856 à ceux qui acceptaient de la regarder : un système capable de conduire une mère à considérer la mort de son enfant comme une délivrance avait déjà formulé son propre acte d’accusation.
Notes et références
- Nikki M. Taylor, Driven Toward Madness: The Fugitive Slave Margaret Garner and Tragedy on the Ohio, Ohio University Press, 2016.
- Ohio History Connection / Ohio Memory, Jenni Salamon, « Who Is Margaret Garner? », 2 novembre 2012.
- National Underground Railroad Freedom Center, « Margaret Garner ».
- Kentucky Commission on Human Rights, « Margaret Garner ».
- National Archives and Records Administration, « Compromise of 1850 ».
- Library of Congress, Thomas Satterwhite Noble, The Modern Medea – The Story of Margaret Garner, gravure sur bois publiée dans Harper’s Weekly, 18 mai 1867.
- Nikki M. Taylor, « The Fugitive Slave Margaret Garner and Tragedy on the Ohio », African American Intellectual History Society, 17 mars 2017.
Sommaire
- Une famille à quelques kilomètres de la liberté
- 27 janvier 1856 : la fuite
- L’Ohio est libre, mais les Garner peuvent toujours être capturés
- « Plutôt morte qu’esclave »
- Margaret Garner était-elle une personne ou une propriété ?
- L’un des plus importants procès d’esclaves fugitifs de son époque
- Même après le procès, l’Ohio tente de la récupérer
- Disparue dans l’esclavage
- Pourquoi l’a-t-on appelée « la Médée moderne » ?
- De Margaret Garner à Beloved
- Le crime de Margaret Garner ne peut être séparé du crime de l’esclavage
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