L’abolition de l’esclavage n’a pas été un cadeau (comment les esclavisés ont conquis leur liberté)
L’abolition de l’esclavage est souvent racontée comme une décision venue des gouvernements et des grands abolitionnistes. Pourtant, de Saint-Domingue aux États-Unis, les esclavisés ont fui, résisté, combattu et participé directement à la destruction du système qui les opprimait.
Pendant longtemps, l’histoire de l’abolition de l’esclavage a été racontée comme celle d’une prise de conscience morale : des sociétés esclavagistes auraient progressivement compris l’inhumanité du système avant d’y mettre fin. Cette histoire n’est pas entièrement fausse. Mais elle est profondément incomplète. De Saint-Domingue aux plantations britanniques, des Antilles françaises aux États-Unis, les esclavisés n’ont jamais attendu passivement qu’on leur rende leur liberté. Fuites, sabotages, insurrections, guerres, témoignages et mobilisation politique ont contribué à rendre l’esclavage toujours plus difficile à maintenir. Et lorsque l’abolition est finalement venue, les intérêts économiques, militaires et géopolitiques n’étaient jamais très loin.
Dans les mémoires nationales européennes et américaines, l’abolition possède ses grandes dates et ses grandes figures. La Grande-Bretagne a William Wilberforce et 1833. La France a Victor Schœlcher et le décret du 27 avril 1848. Les États-Unis ont Abraham Lincoln et la Proclamation d’émancipation du 1er janvier 1863.
Ces hommes et ces textes ont effectivement joué un rôle historique majeur. Mais présenter l’émancipation comme une liberté accordée par quelques dirigeants éclairés produit une étrange inversion du récit. Elle transforme ceux qui détenaient le pouvoir politique en personnages principaux et relègue ceux qui subissaient l’esclavage au rôle de bénéficiaires.
Or, pendant toute l’histoire de la traite atlantique, les esclavisés ont fui, négocié, ralenti le travail, détruit des outils, préservé leurs cultures, constitué des communautés marronnes, écrit, témoigné, pris les armes et parfois renversé l’ordre colonial.
L’histoire de l’abolition est aussi leur histoire.
Un système économique d’une ampleur sans précédent
L’esclavage n’est évidemment pas né avec la traite atlantique. Des formes très diverses de servitude ont existé dans de nombreuses sociétés d’Afrique, d’Europe, d’Asie et du Moyen-Orient bien avant l’expansion européenne dans les Amériques.
Mais à partir du XVe siècle, puis surtout avec le développement des économies coloniales américaines, apparaît progressivement un système d’une ampleur nouvelle : des millions d’Africains et d’Africaines sont déportés à travers l’Atlantique pour alimenter des économies de plantation spécialisées notamment dans le sucre, le café, le tabac, l’indigo puis le coton.
Les estimations construites à partir de plusieurs décennies de recherche historique, évaluent à environ 12,5 millions le nombre d’Africains embarqués à bord de navires négriers pour la traversée atlantique. Environ 10,7 millions atteignent leur destination. Les autres meurent pendant la traversée.
Cette traite ne repose pas sur quelques aventuriers opérant aux marges de l’économie européenne. Elle implique des armateurs, négociants, planteurs, investisseurs, fabricants, assureurs et organismes de crédit. Des ports et des circuits commerciaux entiers sont intégrés à l’économie atlantique.
Le fameux « commerce triangulaire » constitue néanmoins une simplification pédagogique. Tous les navires ne suivent pas un parcours Europe-Afrique-Amériques-Europe. Le système réel est constitué d’un ensemble beaucoup plus complexe de routes maritimes, de circuits commerciaux et de flux financiers.
Mais sa logique est limpide : la transformation d’êtres humains en propriétés doit permettre de produire des marchandises destinées aux marchés internationaux. Sucre. Café. Tabac. Coton. Derrière des produits devenus ordinaires dans la consommation européenne se trouvent des millions d’heures de travail imposé.
Quand la naissance devient elle-même une richesse
Cette économie possède une caractéristique fondamentale : dans plusieurs sociétés esclavagistes des Amériques, l’asservissement devient héréditaire. Dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord, le principe juridique du partus sequitur ventrem fixe progressivement le statut de l’enfant sur celui de sa mère. Une femme esclavisée donne donc naissance à un enfant lui-même esclavisé. Le corps féminin acquiert ainsi une dimension économique supplémentaire.
L’historienne Jennifer L. Morgan a montré combien travail et reproduction étaient imbriqués dans l’expérience des femmes africaines et afro-descendantes réduites en esclavage. Elles étaient exploitées comme travailleuses, mais leur capacité à donner naissance pouvait également accroître la population servile et donc le patrimoine de l’esclavagiste.
À cette exploitation économique s’ajoutait la violence sexuelle. Le témoignage publié en 1861 par l’ancienne esclave Harriet Jacobs dans Incidents in the Life of a Slave Girl demeure l’une des sources les plus importantes pour comprendre la vulnérabilité particulière des femmes face aux violences et aux prédations sexuelles.
Certaines femmes cherchèrent également à reprendre le contrôle de leur fécondité. L’existence de pratiques contraceptives ou abortives parmi les populations esclavisées a fait l’objet de travaux historiques, même si la nature fragmentaire des sources interdit d’en déterminer précisément l’ampleur. L’esclavage pénétrait ainsi jusqu’aux dimensions les plus intimes de l’existence. Mais cette emprise n’a jamais supprimé toute capacité d’action.
Résister ne signifiait pas nécessairement prendre les armes
Pendant longtemps, les révoltes spectaculaires ont occupé l’essentiel du récit des résistances à l’esclavage. Elles ne représentent pourtant qu’une partie du phénomène. Des sources historiques recensent une multitude d’actes apparemment ordinaires : ralentir volontairement le travail, simuler une maladie, casser un outil, détourner des provisions, préserver clandestinement certaines pratiques religieuses, négocier les tâches imposées ou s’absenter temporairement de la plantation.
Il est de coutume de classer aujourd’hui ces pratiques parmi les formes de « résistance quotidienne ». Elles permettent de comprendre quelque chose d’essentiel : l’esclavisé n’était jamais simplement une force de travail passive. Même lorsqu’il était impossible de renverser le système, il était parfois possible d’en perturber le fonctionnement. La fuite représentait une étape supplémentaire.
Partir signifiait retirer au propriétaire ce qu’il considérait comme son capital. Un homme ou une femme qui s’enfuyait niait concrètement le prétendu droit de propriété exercé sur son propre corps. Dans certaines régions des Amériques et des Caraïbes, les fugitifs ont constitué des communautés marronnes suffisamment importantes pour négocier, combattre ou résister durablement aux autorités coloniales. Cette résistance pouvait également devenir collective. Et parfois révolutionnaire.
Saint-Domingue : quand les esclavisés détruisent le système
Aucun événement ne bouleverse davantage l’ordre esclavagiste atlantique que l’insurrection commencée à Saint-Domingue en 1791. La colonie française est alors au sommet de sa puissance économique. Elle est l’un des principaux producteurs mondiaux de sucre et de café et repose sur l’exploitation de centaines de milliers d’esclavisés, très majoritairement d’origine africaine.
Dans la nuit du 22 au 23 août 1791 débute une gigantesque insurrection dans la plaine du Nord. Ce qui aurait pu n’être qu’une révolte parmi d’autres devient une révolution. Les insurgés combattent au milieu d’une situation politique extraordinairement complexe où interviennent propriétaires blancs, libres de couleur, républicains français, royalistes, Britanniques et Espagnols. Mais leur capacité militaire transforme progressivement la question de l’esclavage en problème incontournable pour la République française.
En août 1793, le commissaire civil Léger-Félicité Sonthonax proclame l’émancipation générale dans le Nord de Saint-Domingue. La Convention nationale étend ensuite l’abolition aux colonies françaises le 4 février 1794. Cette première abolition résulte notamment des combats des esclaves et des libres de couleur pour l’émancipation. Elle ne descend donc pas simplement de Paris. Une partie essentielle de l’impulsion vient des Caraïbes.
Haïti : l’abolition que Napoléon n’a pas pu annuler
L’histoire aurait néanmoins pu s’arrêter là. En 1802, le gouvernement de Bonaparte rétablit l’esclavage là où l’abolition de 1794 n’avait pas été effectivement appliquée et entreprend de restaurer l’ordre colonial français. À Saint-Domingue, l’expédition commandée par le général Leclerc tente de reprendre le contrôle de la colonie. La guerre reprend.
Après la capture et la déportation de Toussaint Louverture, mort au fort de Joux en 1803, Jean-Jacques Dessalines et les forces indigènes poursuivent le combat. L’armée française est finalement vaincue. Le 1er janvier 1804, l’indépendance d’Haïti est proclamée.
L’événement est extraordinaire. Une société fondée sur une économie esclavagiste extrêmement lucrative a été détruite par ceux qu’elle prétendait réduire à l’état de propriété. Près d’un demi-million de personnes sont sorties de l’esclavage au cours du processus révolutionnaire. Ce précédent provoque une onde de choc dans tout le monde atlantique. Le Smithsonian rappelle que la révolution haïtienne terrorisa de nombreux propriétaires d’esclaves américains tout en constituant une source d’espoir pour les populations noires.
Pour la première fois, d’anciens esclavisés ont créé un État indépendant issu de leur révolution. Haïti constitue ainsi la démonstration la plus spectaculaire d’une idée longtemps minorée dans les récits abolitionnistes : les esclavisés pouvaient être les acteurs principaux de leur propre émancipation.
Des voix noires au cœur de l’abolitionnisme
Même lorsque la lutte ne passe pas par les armes, les Afro-descendants sont au centre des campagnes abolitionnistes. À Londres, Olaudah Equiano devient à la fin du XVIIIe siècle l’une des figures noires les plus importantes du mouvement britannique. Son autobiographie, The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, publiée en 1789, connaît un immense retentissement. Il assiste aux débats parlementaires, écrit directement aux responsables politiques et participe au mouvement des Sons of Africa, collectif d’hommes noirs engagés contre la traite. Il n’est pas seul.
Ottobah Cugoano, Ignatius Sancho puis Mary Prince participent eux aussi, par leurs textes et leurs prises de parole, à la transformation du débat britannique. Le Parlement britannique lui-même reconnaît aujourd’hui l’importance de ces témoignages dans la campagne abolitionniste. Ce détail change considérablement la perspective. L’abolition n’est plus seulement William Wilberforce parlant pour les esclaves. Des anciens esclavisés parlent eux-mêmes. Ils publient. Ils argumentent. Ils témoignent. Ils font pression sur le pouvoir.
1807 n’abolit pas l’esclavage britannique
Le 25 mars 1807, le Parlement britannique adopte l’Abolition of the Slave Trade Act. Il s’agit d’une victoire historique. Mais son nom est important : Londres interdit la traite britannique, pas encore l’esclavage dans son empire. Des centaines de milliers de personnes restent esclavisées dans les colonies britanniques pendant plus d’un quart de siècle. Il faut attendre 1833 pour que le Parlement vote le Slavery Abolition Act. Celui-ci entre en vigueur en 1834 dans une grande partie de l’Empire. Même alors, la liberté n’est pas immédiate pour tout le monde.
Un système dit d’apprentissage oblige pendant plusieurs années une grande partie des anciens esclavisés à continuer de travailler pour leurs anciens propriétaires. Face aux résistances et aux critiques, il est finalement supprimé en 1838. Et surtout, une question colossale se pose : qui doit être indemnisé pour la disparition de l’esclavage ? La réponse britannique est sans équivoque. Pas les anciens esclaves. Leurs anciens propriétaires.
20 millions de livres pour les propriétaires d’esclaves
Le Parlement britannique accorde 20 millions de livres sterling aux propriétaires pour compenser la perte de ce que le droit considérait jusque-là comme leur « propriété ». Cette somme représentait une part considérable des finances publiques britanniques. Les recherches du Centre for the Study of the Legacies of British Slavery de l’University College London ont permis de reconstituer plusieurs dizaines de milliers de dossiers de bénéficiaires ou de demandeurs liés à cette indemnisation. La conséquence symbolique est vertigineuse.
Le système reconnaît que l’esclavage doit disparaître, mais considère simultanément que celui qui subit une perte patrimoniale est le propriétaire. L’homme ou la femme précédemment réduit en esclavage reçoit la liberté. Celui qui prétendait le posséder reçoit l’argent. La Grande-Bretagne n’est pas une exception. La France adoptera elle aussi un mécanisme d’indemnisation après l’abolition définitive de 1848.
En France aussi, les propriétaires sont indemnisés
Le 27 avril 1848, le Gouvernement provisoire de la Deuxième République décrète l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Le texte est d’une grande force symbolique. Son préambule qualifie l’esclavage d’« attentat contre la dignité humaine ». Plus de 250 000 personnes concernées par l’esclavage dans les possessions françaises doivent ainsi accéder à la liberté.
Le rôle de Victor Schœlcher dans la préparation du décret est incontestable. Mais réduire l’abolition française à Schœlcher reproduirait précisément le problème posé par le récit des « grands libérateurs ». Les Archives nationales rappellent que l’abolition de 1848 s’inscrit dans un processus beaucoup plus long, façonné par les Lumières et les mouvements abolitionnistes, mais également par les combats des esclavisés et des libres de couleur. Et là encore, l’après-abolition révèle les limites du nouvel ordre.
L’article 5 du décret prévoit une indemnité pour les colons. La loi du 30 avril 1849 organise finalement le versement de 126 millions de francs, sous différentes formes, aux anciens propriétaires. Les esclavisés devenus libres, eux, ne perçoivent aucune indemnisation équivalente pour les années de travail imposé. L’asymétrie appartient à l’histoire même des abolitions coloniales.
Eric Williams : et si l’abolition était aussi une affaire d’argent ?
C’est précisément contre une lecture exclusivement humanitaire que l’historien et futur Premier ministre de Trinité-et-Tobago Eric Williams publie en 1944 son célèbre Capitalism and Slavery, à partir notamment de sa thèse soutenue à Oxford en 1938. Williams bouleverse l’historiographie. Selon lui, il est impossible de comprendre la traite, l’esclavage colonial puis leur abolition sans prendre en compte les transformations du capitalisme britannique.
Son raisonnement comporte deux dimensions majeures. D’une part, les économies esclavagistes et le commerce atlantique auraient participé à l’accumulation de capitaux accompagnant l’industrialisation britannique. D’autre part, l’évolution des intérêts économiques britanniques aurait contribué à créer un contexte favorable à l’abandon progressif de l’ancien système colonial esclavagiste. L’idée est séduisante. Elle ne doit toutefois pas être transformée en certitude simpliste.
Depuis plus de quatre-vingts ans, la « thèse Williams » est l’objet d’un débat historiographique considérable. Les historiens discutent notamment du poids exact des profits de l’esclavage dans la révolution industrielle et de la réalité du déclin économique des colonies antillaises au moment de l’abolition. Une partie importante de la recherche contemporaine reconnaît les liens profonds entre esclavage, commerce atlantique et développement économique britannique, sans conclure pour autant que l’esclavage aurait à lui seul « financé » ou « causé » la révolution industrielle. Autrement dit, il serait aussi faux d’évacuer l’économie que de réduire l’abolition à l’économie.
Il faut tenir ensemble plusieurs facteurs : mobilisation humanitaire et religieuse, action des abolitionnistes noirs et blancs, résistances des esclavisés, insurrections coloniales, transformations politiques, guerres et intérêts économiques. L’histoire réelle est moins confortable qu’une légende morale. Mais elle est beaucoup plus intéressante.
Aux États-Unis, les esclavisés n’attendent pas Lincoln
La même prudence s’impose concernant Abraham Lincoln. Le président américain est aujourd’hui indissociable de l’émancipation. Pourtant, lorsqu’éclate la guerre de Sécession en 1861, l’objectif officiel du gouvernement fédéral est d’abord de préserver l’Union, non d’abolir immédiatement l’esclavage partout aux États-Unis. Mais la guerre transforme progressivement la situation. Dès les premiers mois du conflit, des esclavisés quittent les plantations et rejoignent les positions de l’Union. Les lignes militaires deviennent ainsi des espaces d’auto-émancipation. Cette dynamique finit par peser sur la stratégie fédérale.
Le 1er janvier 1863, Lincoln fait entrer en vigueur la Proclamation d’émancipation. Le document est historique. Mais il ne libère pas immédiatement tous les esclaves américains. La proclamation concerne les territoires appartenant aux États en rébellion contre l’Union. Les États esclavagistes restés fidèles au gouvernement fédéral en sont exclus, tout comme certaines régions confédérées déjà contrôlées par l’armée de l’Union.
Lincoln agit en outre explicitement en tant que commandant en chef : la proclamation constitue aussi une mesure de guerre. Cela ne réduit pas son importance. Au contraire. Elle transforme profondément la nature du conflit et autorise officiellement le recrutement de soldats noirs dans les forces fédérales.
Près de 200 000 Noirs combattent pour leur propre libération
À la fin de la guerre, près de 200 000 soldats et marins noirs ont servi dans les forces de l’Union. La formule employée aujourd’hui est particulièrement juste : les libérés deviennent à leur tour des libérateurs. Cette dimension est essentielle.
L’esclavage américain ne disparaît pas simplement parce qu’Abraham Lincoln signe un document à Washington. Sa destruction résulte aussi de dizaines de milliers de personnes qui désertent les plantations, renseignent les armées fédérales, travaillent derrière les lignes ou prennent les armes.
Le 13e amendement, adopté par le Congrès en janvier 1865 et ratifié en décembre, abolit finalement l’esclavage dans l’ensemble des États-Unis, avec l’exception constitutionnelle du travail imposé comme sanction pénale après condamnation. Quatre millions d’anciens esclavisés accèdent juridiquement à la liberté. Mais liberté ne signifie pas encore égalité.
Après l’esclavage, les Black Codes
Presque immédiatement après la guerre, plusieurs États du Sud adoptent les Black Codes. Ces législations cherchent à limiter les droits des anciens esclavisés et à maintenir une main-d’œuvre noire dépendante.Certaines imposent des contrats de travail très contraignants. Les lois contre le vagabondage permettent d’arrêter des personnes sans emploi et, dans certains cas, de les contraindre à travailler.
Ces dispositifs sont une tentative de rétablir la discipline de l’ancienne économie de plantation. Une bataille politique s’engage alors pendant la Reconstruction. Les XIIIe, XIVe et XVe amendements abolissent l’esclavage, établissent la citoyenneté et garantissent théoriquement certains droits politiques.
Mais à partir de la fin du XIXe siècle, les lois Jim Crow institutionnalisent un nouvel ordre ségrégationniste dans une grande partie du Sud. L’esclavage a juridiquement disparu. Le racisme, la violence politique et les mécanismes de domination économique, eux, n’ont pas disparu avec lui.
Haïti : quand les anciens esclavisés doivent payer les anciens propriétaires
Mais aucun paradoxe de l’après-esclavage n’est probablement aussi spectaculaire que celui imposé à Haïti. La République née en 1804 reste longtemps isolée diplomatiquement. La France refuse de reconnaître l’indépendance de son ancienne colonie. Puis vient 1825.
Le roi Charles X accepte de reconnaître la souveraineté haïtienne à une condition : Haïti devra verser 150 millions de francs destinés à indemniser les anciens colons. Le rapport de force est évident. Une escadre française munie de centaines de canons se présente devant les côtes haïtiennes au moment où le président Jean-Pierre Boyer doit accepter l’ordonnance. Plus extraordinaire encore, les recherches publiées par la Bibliothèque nationale de France montrent que l’évaluation des biens indemnisables pouvait indirectement prendre en compte la valeur des personnes précédemment réduites en esclavage.
Vingt-et-un ans après avoir vaincu l’expédition française, les descendants des révolutionnaires doivent donc payer pour que l’ancienne puissance coloniale reconnaisse une indépendance déjà conquise par les armes. Le montant est insoutenable. Haïti doit immédiatement contracter un emprunt auprès de financiers français pour payer la première échéance. Une dette sert à payer une autre dette.
La « dette de l’indépendance »
En 1838, après des années d’impayés et de négociations, l’indemnité est ramenée à 90 millions de francs. Mais les emprunts contractés pour assurer son financement aggravent durablement l’endettement du pays. Il faut ici corriger une formulation souvent répétée : Haïti n’a pas versé directement une indemnité aux anciens colons français jusqu’en 1947.
Les recherches de l’historienne Gusti-Klara Gaillard-Pourchet publiées par la BnF établissent une chronologie plus précise. L’indemnité elle-même est soldée en 1878. Les emprunts extérieurs liés à ce système se prolongent ensuite : celui de 1825 jusqu’en 1887-1888 et celui de 1875 jusqu’en 1921-1922. La confusion avec 1947 vient d’autres composantes ultérieures de la dette extérieure haïtienne, notamment dans le contexte de la domination financière américaine. La réalité historique n’en est pas moins saisissante.
Pendant près d’un siècle, une partie des ressources du premier État issu d’une révolution d’esclavisés a servi à financer les conséquences d’une indemnité conçue au bénéfice des anciens propriétaires. L’esclave avait dû acheter sa liberté. Puis l’État créé par les anciens esclaves avait dû payer pour faire reconnaître son existence.
Alors, qui a aboli l’esclavage ?
La réponse la plus sérieuse est probablement celle qui refuse de choisir un seul acteur. Oui, des abolitionnistes européens se sont battus pendant des décennies. Oui, des parlementaires ont pris des décisions décisives. Oui, des mouvements religieux, intellectuels et populaires ont contribué à rendre l’esclavage politiquement et moralement intenable. Oui, des transformations économiques ont modifié les rapports de force.
Mais aucune histoire de l’abolition n’est complète si elle commence dans les parlements. Elle commence également dans les plantations. Avec celui qui ralentit volontairement son travail. Avec celle qui s’enfuit. Avec ceux qui créent une communauté marronne. Avec Olaudah Equiano écrivant aux parlementaires britanniques. Avec Harriet Tubman retournant treize fois dans le Maryland et conduisant environ soixante-dix personnes vers la liberté. Avec les hommes et les femmes de Saint-Domingue qui prennent les armes en 1791. Avec les près de 200 000 Noirs qui servent dans l’armée et la marine de l’Union pendant la guerre de Sécession. L’abolition leur a également été imposée par ceux qu’elles avaient réduits en esclavage.
La liberté ne commence pas avec la signature d’un décret
Cette perspective change profondément le récit. Elle n’oblige pas à remplacer une légende par une autre. Tous les esclavisés n’étaient pas des insurgés. Tous les abolitionnistes européens n’étaient pas guidés par des intérêts économiques. Toutes les abolitions ne suivent pas le même modèle. Elle impose simplement de redonner leur place aux acteurs longtemps relégués à l’arrière-plan.
En 1794 comme en 1848 dans l’espace français, en 1833 dans l’Empire britannique ou en 1865 aux États-Unis, les textes juridiques sont fondamentaux. Mais aucun décret ne surgit de nulle part. Derrière les signatures se trouvent des décennies, parfois des siècles, de fuite, de résistance, de mobilisation, de confrontation et de négociation. Et l’histoire ne s’arrête pas à l’abolition légale.
En 2021, l’Organisation internationale du travail estimait que 49,6 millions de personnes vivaient dans des situations qualifiées d’« esclavage moderne », catégorie contemporaine regroupant 27,6 millions de personnes en travail forcé et 22 millions en mariage forcé. Cette notion ne désigne pas la continuation juridique de l’esclavage colonial, mais différentes formes contemporaines de coercition dont les victimes ne peuvent se libérer en raison de menaces, de violences, de tromperies ou d’abus de pouvoir. L’institution esclavagiste atlantique a disparu.
Son histoire, elle, oblige encore à poser une question essentielle : quand nous racontons la conquête de la liberté, à qui donnons-nous le rôle de libérateur ? Pendant longtemps, les monuments, les manuels et les commémorations ont surtout donné ce rôle à ceux qui avaient signé les abolitions. Il est temps de replacer à leurs côtés (et parfois devant eux) ceux qui avaient commencé à briser leurs chaînes bien avant que la loi ne reconnaisse qu’ils étaient libres.
Notes et références
- SlaveVoyages, Trans-Atlantic Slave Trade Database
- Jennifer L. Morgan, Laboring Women: Reproduction and Gender in New World Slavery, University of Pennsylvania Press, 2004
- National Museum of African American History and Culture, notice consacrée à Incidents in the Life of a Slave Girl de Harriet Jacobs
- National Park Service, « Resisting Slavery », 2023
- Archives nationales de France, « Exposition du décret d’abolition de l’esclavage de 1848 », 2022
- Fondation pour la mémoire de l’esclavage, « Abolitions »
- Bibliothèque nationale de France, Patrimoines partagés, Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, « La dette de l’indépendance d’Haïti. L’esclave comme unité de compte », 2023
- Smithsonian National Museum of American History, « A Revolutionary World »
- The National Archives (Royaume-Uni), « The 1833 Abolition of Slavery Act and compensation claims »
- Fondation pour la mémoire de l’esclavage, Jessica Balguy, « Indemniser l’esclavage en 1848 ? », 2021
- Dale W. Tomich, « From Williams’s Thesis to Williams Thesis », International Review of Social History, Cambridge University Press, 2017
Sommaire
- Un système économique d’une ampleur sans précédent
- Quand la naissance devient elle-même une richesse
- Résister ne signifiait pas nécessairement prendre les armes
- Saint-Domingue : quand les esclavisés détruisent le système
- Haïti : l’abolition que Napoléon n’a pas pu annuler
- Des voix noires au cœur de l’abolitionnisme
- 1807 n’abolit pas l’esclavage britannique
- 20 millions de livres pour les propriétaires d’esclaves
- En France aussi, les propriétaires sont indemnisés
- Eric Williams : et si l’abolition était aussi une affaire d’argent ?
- Aux États-Unis, les esclavisés n’attendent pas Lincoln
- Près de 200 000 Noirs combattent pour leur propre libération
- Après l’esclavage, les Black Codes
- Haïti : quand les anciens esclavisés doivent payer les anciens propriétaires
- La « dette de l’indépendance »
- Alors, qui a aboli l’esclavage ?
- La liberté ne commence pas avec la signature d’un décret
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