8 pays où la kafala transforme les travailleurs migrants en esclaves modernes
Dans plusieurs pays du Golfe et du Moyen-Orient, la kafala lie le droit de séjour des travailleurs migrants à leur employeur. Ce système de parrainage peut créer une dépendance extrême : passeports confisqués, salaires impayés, menaces d’expulsion, violences, impossibilité de changer d’emploi et servitude domestique.
La kafala n’est pas un simple système administratif. Dans plusieurs pays du Golfe et du Moyen-Orient, ce système de parrainage lie le droit de séjour et de travail d’un migrant à un employeur ou à un sponsor local. Dans les faits, il peut enfermer des travailleurs étrangers dans une dépendance extrême : passeports confisqués, salaires impayés, impossibilité de changer d’employeur, menaces d’expulsion, violences, servitude domestique et travail forcé.
Kafala : le système qui transforme les travailleurs migrants en esclaves modernes

Le mot “kafala” signifie “parrainage” ou “sponsorship”. Dans le domaine du travail migrant, il désigne un système où un employeur, appelé kafeel, contrôle une partie essentielle de la présence légale du travailleur étranger dans le pays. Le Council on Foreign Relations rappelle que ce système existe dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar et Émirats arabes unis) ainsi qu’en Jordanie et au Liban.
Toutes les formes de kafala ne sont pas identiques. Certains pays ont annoncé des réformes, notamment sur le changement d’employeur, les permis de sortie, les salaires ou les contrats. Mais les organisations internationales continuent de documenter de graves abus, surtout contre les travailleuses domestiques, souvent exclues des protections ordinaires du droit du travail. L’Organisation internationale du travail souligne que, dans de nombreux États arabes, les travailleuses domestiques migrantes restent liées à leur employeur ou à leur kafeel par un système de parrainage restrictif.
La kafala n’est pas automatiquement une forme d’esclavage moderne en elle-même, mais elle installe un déséquilibre de pouvoir si fort qu’elle rend les travailleurs migrants particulièrement vulnérables au travail forcé, à la servitude domestique, à la traite et à l’exploitation. L’organisation cite explicitement Bahreïn, la Jordanie, le Koweït, le Liban, Oman, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis comme pays où ce système expose les migrants à ces risques.
1. Arabie saoudite : le géant du Golfe où les abus restent massifs

L’Arabie saoudite accueille des millions de travailleurs migrants employés dans la construction, les services, le transport, le nettoyage, la livraison, l’hôtellerie et le travail domestique. Le pays a annoncé des réformes du système de kafala, mais les organisations de défense des droits humains continuent de dénoncer un modèle qui maintient de nombreux travailleurs dans une forte dépendance vis-à-vis de leur employeur. En 2026, des experts de l’ONU ont appelé l’Arabie saoudite à abolir effectivement la kafala, en rappelant que ce système lie encore les permis de résidence et de travail des migrants à leurs sponsors.
Le problème est particulièrement grave pour les travailleuses domestiques, souvent isolées dans les maisons privées, invisibles pour les inspections du travail et dépendantes de leur employeur pour vivre, travailler, être payées et parfois repartir. Les abus documentés dans la région incluent les journées interminables, les salaires impayés, la confiscation des passeports, les violences physiques ou sexuelles, les menaces et l’impossibilité de quitter l’employeur sans risquer l’irrégularité administrative.
2. Qatar : des réformes réelles, mais une exploitation persistante

Le Qatar est devenu l’un des pays les plus scrutés au monde en raison des conditions de travail des migrants avant la Coupe du monde 2022. Sous pression internationale, Doha a engagé plusieurs réformes : suppression du permis de sortie pour une partie des travailleurs, introduction d’un salaire minimum, mécanismes de plainte et assouplissement du changement d’employeur. L’Organisation Mondiale du Travail a reconnu des avancées, tout en rappelant que l’application effective des droits reste un enjeu central.
Mais les réformes ne suffisent pas toujours à changer la réalité. En 2022 des cas de travail forcé et d’abus persistants contre des travailleurs migrants dans le secteur de la sécurité, malgré les changements annoncés du système de kafala. L’organisation souligne que des travailleurs continuaient à subir de longues heures de travail, des jours de repos supprimés, des salaires faibles ou impayés et des conditions assimilables au travail forcé.
3. Koweït : travailleuses domestiques, passeports confisqués et dépendance totale

Le Koweït fait partie des pays où la kafala a longtemps été dénoncée pour son impact sur les travailleuses domestiques migrantes. Ces femmes viennent souvent des Philippines, d’Éthiopie, du Kenya, du Sri Lanka, du Bangladesh, du Népal ou d’autres pays pauvres, avec la promesse d’un salaire qui permettra d’aider leur famille. Une fois sur place, beaucoup se retrouvent enfermées dans des maisons privées, soumises à des horaires extrêmes, privées de repos ou empêchées de quitter leur employeur.
Le problème tient à la structure même du système. Lorsqu’un employeur contrôle à la fois le travail, le logement, le salaire et la régularité administrative d’une personne migrante, la possibilité de dire non devient très limitée. Une travailleuse peut être exploitée et craindre, en même temps, de perdre son droit au séjour si elle fuit. C’est précisément ce type de dépendance qui fait basculer la kafala vers des formes contemporaines de servitude.
4. Émirats arabes unis : modernité visible, dépendance invisible

Les Émirats arabes unis présentent souvent l’image d’un pays hypermoderne, mondialisé, tourné vers les affaires, le tourisme, la finance et les grands chantiers. Mais derrière les gratte-ciel de Dubaï ou d’Abou Dhabi, l’économie dépend massivement d’une main-d’œuvre migrante venue d’Asie et d’Afrique. Les Émirats sont classé parmi les pays où fonctionne le système de kafala, même si les autorités affirment avoir réformé ou aboli certains aspects du dispositif.
Là encore, le cœur du problème est le rapport de pouvoir. Des travailleurs migrants peuvent être endettés par des frais de recrutement, logés dans des conditions difficiles, dépendants de leur employeur pour leur visa et exposés à des représailles s’ils contestent leurs conditions de travail. À partir de témoignages de travailleuses domestiques dans plusieurs pays du Golfe, des situations de violences, de confiscation de passeports, de salaires impayés, d’isolement et de conditions pouvant relever de la servitude domestique.
5. Oman : un système moins médiatisé, mais tout aussi préoccupant

Oman est moins souvent cité dans les grands scandales internationaux que le Qatar, l’Arabie saoudite ou les Émirats, mais il fait bien partie des États du Golfe concernés par la kafala. L’Organisation Mondiale du Travail inclut Oman dans les pays arabes dont les cadres réglementaires sur les travailleurs migrants ont été analysés, notamment sur le recrutement, la confiscation des passeports, les conditions minimales de travail, les mécanismes de plainte et les régimes de parrainage.
Cette faible visibilité médiatique rend la situation d’autant plus dangereuse. Les abus contre les travailleurs migrants ne deviennent pas moins graves parce qu’ils sont moins filmés, moins commentés ou moins liés à un événement mondial comme une Coupe du monde. Les travailleuses domestiques et les travailleurs peu qualifiés restent particulièrement vulnérables lorsque leur logement, leur contrat, leur visa et leur capacité à quitter le pays dépendent directement ou indirectement de leur employeur.
6. Bahreïn : des réformes annoncées, mais une kafala qui résiste

Bahreïn est souvent présenté comme l’un des États du Golfe ayant tenté de réformer plus tôt son système de travail migrant. Mais les réformes annoncées ne signifient pas forcément la fin de la dépendance. Bahreïn reste historiquement l’un des pays du Conseil de coopération du Golfe concernés par la kafala, et l’Organisation Mondiale du Travail continue de traiter les enjeux de mobilité, de protection sociale et de vulnérabilité des travailleurs migrants dans l’ensemble des pays du Golfe.
Le problème est souvent le même dans toute la région : la loi peut évoluer, mais l’application reste insuffisante. Si un travailleur a théoriquement le droit de changer d’employeur, mais qu’il craint les représailles, la perte de son logement, le non-paiement de son salaire ou l’expulsion, la liberté reste largement fictive. C’est ce décalage entre réforme affichée et dépendance réelle qui maintient la kafala comme un système de domination sociale.
7. Liban : la kafala domestique dans sa forme la plus brutale

Le Liban est l’un des pays les plus souvent dénoncés pour la situation des travailleuses domestiques migrantes. Human Rights Watch décrit la kafala libanaise comme un système restrictif et abusif qui enferme des dizaines de milliers de travailleuses domestiques dans des conditions pouvant aller jusqu’à l’esclavage moderne. L’organisation souligne que le droit libanais ne protège pas suffisamment ces travailleuses et que le système continue de les placer sous le contrôle direct de leurs employeurs.
Le cas libanais est particulièrement violent parce que la travailleuse domestique vit souvent au domicile de l’employeur, dans un espace privé où les contrôles sont rares. Beaucoup viennent d’Éthiopie, du Kenya, du Nigeria, du Ghana, du Bangladesh, des Philippines, du Sri Lanka ou du Népal. Les récits d’abus incluent des salaires non versés, des passeports confisqués, des insultes racistes, des violences, des interdictions de sortir, des journées sans repos et une dépendance quasi totale au foyer employeur.
8. Jordanie : un système de parrainage qui touche surtout les plus vulnérables

La Jordanie utilise également des formes de parrainage qui exposent les travailleurs migrants à de graves abus, notamment dans le travail domestique, l’agriculture, le textile et certains secteurs peu visibles. Le Council on Foreign Relations inclut la Jordanie parmi les pays où la kafala ou des variations du système de sponsorship ont fonctionné, aux côtés du Liban et des États du Golfe.
Comme au Liban, les travailleuses domestiques migrantes sont particulièrement exposées. Leur isolement, leur dépendance administrative et leur faible accès aux recours créent un terrain propice aux violences et au travail forcé. Le Guardian a inclus la Jordanie dans son enquête sur les abus liés à la kafala et aux systèmes de sponsorship dans la région, en soulignant la persistance de pratiques comme la confiscation des passeports, les longues heures de travail, les salaires impayés et l’impossibilité concrète de quitter un employeur abusif.
Un système qui transforme la pauvreté en captivité
La kafala prospère sur une inégalité mondiale. D’un côté, des pays riches ou relativement riches qui ont besoin d’une main-d’œuvre étrangère pour construire, nettoyer, servir, garder les enfants, cuisiner, livrer, conduire, entretenir les maisons et faire tourner l’économie quotidienne. De l’autre, des travailleurs venus de pays pauvres, souvent endettés par les frais de recrutement, poussés à accepter des contrats qu’ils comprennent mal et dépendants des salaires envoyés à leur famille.
Les victimes ne sont pas seulement asiatiques. De nombreuses travailleuses africaines, notamment venues d’Éthiopie, du Kenya, d’Ouganda, du Ghana, du Nigeria, de Sierra Leone, du Cameroun ou de Madagascar, partent travailler au Moyen-Orient et dans le Golfe en espérant soutenir leur famille. Le Monde a documenté en 2024 l’enfer vécu par certaines domestiques africaines au Moyen-Orient, avec des accusations de passeports confisqués, de violences, de travail forcé et de négligence des États d’origine comme des États d’accueil.
C’est là que le mot “esclavage moderne” prend tout son sens. Il ne s’agit pas toujours de chaînes visibles, de marchés publics ou de propriété légale comme dans l’esclavage ancien. Il s’agit de dépendance extrême, de contrainte, de dette, d’isolement, de peur, de violence, de confiscation des papiers et d’impossibilité réelle de partir. Le corps n’est plus vendu aux enchères, mais la liberté peut être confisquée par un contrat, un visa, une dette et un employeur.
Abolir la kafala ne suffit pas si les travailleurs restent sans pouvoir

Plusieurs pays affirment avoir réformé, assoupli ou supprimé certaines parties de la kafala. Mais une réforme sur le papier ne protège pas une travailleuse domestique enfermée dans une maison, un ouvrier dont le salaire est retenu, un migrant endetté par une agence de recrutement ou une personne menacée d’expulsion si elle dénonce son employeur. Le vrai critère n’est pas seulement la loi annoncée, mais la capacité réelle du travailleur à changer d’emploi, garder son passeport, être payé, porter plainte, quitter le pays et obtenir justice.
La kafala doit donc être comprise comme un système de domination migratoire. Elle transforme l’employeur en gardien administratif de la vie du travailleur. Elle rend l’exploitation plus facile, la fuite plus dangereuse et la plainte plus risquée. Elle montre aussi que l’esclavage moderne n’est pas seulement une survivance cachée dans des marges illégales : il peut exister au cœur de pays riches, dans des immeubles luxueux, des stades, des hôtels, des maisons privées, des chantiers et des villes présentées comme vitrines de la mondialisation.

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Notes et références
- Organisation internationale du travail — Domestic Workers in the Arab States.
- Organisation internationale du travail — Sponsorship reform and internal labour market mobility for migrant workers in the Arab States.
- Organisation internationale du travail — Country briefs of the regulatory frameworks governing migrant workers in the Arab States.
- Walk Free — Global Slavery Index, Arab States.
- Walk Free — Life under the kafala system.
- Human Rights Watch — Lebanon’s Abusive Kafala Sponsorship System.
- Human Rights Watch — UN Experts Sound Alarm Over Saudi Arabia’s Abusive Labor Governance System.
- Amnesty International — Qatar: “They think that we’re machines”.
- The Guardian — “Every day I cry”.
- Le Monde — L’enfer des domestiques africaines au Moyen-Orient.
Sommaire
- Kafala : le système qui transforme les travailleurs migrants en esclaves modernes
- 1. Arabie saoudite : le géant du Golfe où les abus restent massifs
- 2. Qatar : des réformes réelles, mais une exploitation persistante
- 3. Koweït : travailleuses domestiques, passeports confisqués et dépendance totale
- 4. Émirats arabes unis : modernité visible, dépendance invisible
- 5. Oman : un système moins médiatisé, mais tout aussi préoccupant
- 6. Bahreïn : des réformes annoncées, mais une kafala qui résiste
- 7. Liban : la kafala domestique dans sa forme la plus brutale
- 8. Jordanie : un système de parrainage qui touche surtout les plus vulnérables
- Un système qui transforme la pauvreté en captivité
- Abolir la kafala ne suffit pas si les travailleurs restent sans pouvoir
- Notes et références
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